« Tu es déjà allée ailleurs? »

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– Toi, tu es déjà allée ailleurs qu’en France ?

Annaba

Ils m’ont posé la question juste après cette photo. Je n’étais pas sûre de comprendre. J’ai répondu à demi-mots.

– Oui, en Espagne, en Allemagne.

– Ah, l’Espagne, à Madrid ou à Barcelone ?

– Les deux.

– Tu vois, Madrid, ça a l’air beaucoup mieux. Moi je rêve d’aller à Madrid.

Et là, j’ai eu honte. Honte de la violence que je venais de renvoyer à trois jeunes garçons, qui auraient pu être mes frères. Ils n’ont jamais vu l’Espagne autrement qu’à la télévision ou sur Facebook. Quelques centaines de kilomètres, une mer, un autre monde.

Voyages scolaires

Je suis née du bon côté de la Méditerranée. Je n’avais même pas 10 ans, mes parents nous ont emmenés en vacances dans les Pyrénées. Un jour, nous avons traversé la frontière. A l’époque, il y avait encore des pesetas. J’ai vu l’Espagne frontalière, le temps d’un après-midi, mais c’était quand même « l’ailleurs ». Au collège, puis au lycée, ce sont des voyages scolaires qui m’ont fait traversé les frontières, découvrir l’ailleurs, et l’autre. A 18 ans, j’ai traversé l’atlantique, passé un an de l’autre côté, vécu « ailleurs », appris une langue étrangère, rencontré des gens fabuleux, mangé des trucs étranges. N’empêche, j’ai vu.

Erasmus

A l’université, pour satisfaire l’envie d’aventure, je me suis inscrite au programme Erasmus. C’est fou comme ça me paraissait banal. Un an, de l’autre côté d’une frontière, sans problème de papier. Pour mon travail, je franchis ces frontières, je monte dans un avion sans problème. Quand je veux voir ma famille, c’est juste une question de moyens financiers. Et quand je pars en vacances très loin, j’achète un visa si c’est nécessaire. Je vis désormais dans un autre pays que celui où je suis née, pour travailler, pour l’aventure, pour découvrir, pour vivre « l’ailleurs », pour apprendre, pour grandir, pour devenir quelqu’un de meilleur.

Annaba, bord de mer

Harraga

Tout ça, ils n’y ont pas droit. Le frère d’un des trois garçons sur la photo est porté disparu. Il a embarqué sur un petit bateau pour l’Italie. Un « harraga ». Les garde-côtes algériens ont arrêté le bateau, le jeune homme s’est jeté à l’eau. Personne ne l’a repêché. Moi, j’ai presque toujours vu ce que je voulais voir. Lui, il est mort avant même de voir. J’ai raconté son histoire. Mais la honte n’a pas disparu. Elle est encore plus grande ces jours où, comme aujourd’hui, des hommes, qui contrairement à ce garçon, ont réussi à arriver en Europe, sont arrêtés, contrôlés, humiliés. Parce qu’il s’agit bien d’humiliation. De quel droit interdisons nous à quelqu’un de «voir» ?

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Leïla
Leïla. Journaliste. Algiers city.

Un commentaire Ajoutez le votre

  1. Excellent papier, sans pathos excessif ! Maintenant, il n’y a aucune culpabilité à avoir, nous ne sommes pas tous nés sous la même étoile certes, mais se résigner à son destin et se complaire dans ses  » si » par facilité ou fainéantise n’est pas non plus la solution.

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